Lettre d’opinion soumise à La Presse
21 octobre 2026
Cette contradiction devrait nous interpeller. Elle résume assez bien ce que la dernière année nous a révélé sur la place accordée aux droits des personnes vivant avec un problème de santé mentale.
Au Canada, les personnes vivant avec une souffrance psychique, considérée dans le modèle médical comme une « maladie mentale », sont toujours exclues de l’aide médicale à mourir lorsque cette souffrance constitue leur seul problème médical. Alors que cette exclusion devait prendre fin en mars 2027, le gouvernement fédéral a maintenant annoncé son intention de la maintenir de façon indéfinie. Au Québec, l’adoption de la Loi 23 élargit parallèlement les possibilités d’intervention auprès de personnes dont l’état mental est considéré comme présentant un risque (de compromission, d’altération ou de danger) pour elles-mêmes ou pour autrui.
Ces deux situations ne sont évidemment pas de même nature, et pourtant, elles ne sont pas si éloignées. L’une concerne le pouvoir de décider de sa propre fin de vie dans la dignité; l’autre, le pouvoir de décider de sa propre vie, ici et maintenant. Dans les deux cas, la vulnérabilité associée à la santé mentale peut devenir une raison de transférer à d’autres une part de ce pouvoir de décision.
Une personne vivant avec un problème de santé mentale n’est pas nécessairement incapable de comprendre sa situation, d’évaluer ses options ou de prendre une décision. Pourtant, sa capacité à décider peut être examinée avec une suspicion qui ne s’applique pas de la même manière aux autres citoyens. Sa décision de demander l’aide médicale à mourir n’est même pas considérée lorsque la maladie mentale constitue son seul problème médical; lorsqu’elle est aussi atteinte d’une maladie physique, sa demande peut plutôt être examinée avec une prudence accrue dès lors que la santé mentale entre dans l’équation. Son refus de soins peut être interprété comme le signe qu’elle ne comprend pas sa situation; son opposition à une intervention peut devenir un indice de dangerosité ou d’incapacité.
C’est ici que la question du consentement devient fondamentale. Consentir, ce n’est pas seulement pouvoir dire oui, c’est aussi pouvoir dire non. Or, en santé mentale, l’aptitude à consentir semble beaucoup moins questionnée lorsque la personne accepte ce qui lui est proposé que lorsqu’elle refuse, catégoriquement ou en partie, une intervention ou un traitement. Son « oui » est facilement reconnu comme l’expression d’une aptitude à consentir et de sa volonté; son « non », lui, peut devenir un symptôme, un signe d’incapacité ou la preuve qu’elle ne comprend pas ce qui est bon pour elle. Une décision qui inquiète devient un symptôme; un désaccord avec un professionnel peut être perçu comme un manque de jugement; une volonté qui ne correspond pas à ce que les autres considèrent comme raisonnable peut être écartée au nom de la protection.
Nous devons pourtant pouvoir protéger sans présumer que la personne est incapable de décider, accompagner sans transformer le désaccord en preuve d’incapacité et intervenir lorsque cela est réellement nécessaire sans faire de la vulnérabilité associée à un diagnostic une autorisation générale de décider à la place d’une personne.
C’est dans cette zone grise entre protection et dépossession que les droits deviennent particulièrement fragiles, qu’il s’agisse de décider de sa mort ou de sa vie. La protection peut être nécessaire, mais elle ne devrait jamais conduire à considérer qu’une personne perd, avec son diagnostic, le droit de participer pleinement aux décisions qui la concernent. Lorsqu’une décision peut être prise à sa place, contre sa volonté, la question n’est donc pas seulement de savoir si elle est justifiée dans une situation donnée. Il faut aussi se demander quelle conception de la personne et de ses droits nous sommes en train de consacrer.
Trop vulnérables pour décider de leur mort, trop vulnérables pour décider de leur vie.
Si c’est ainsi que nous considérons les personnes vivant avec un problème de santé mentale, il faut avoir le courage de reconnaître que le problème se trouve non seulement dans nos lois, mais dans la place que nous leur accordons comme citoyennes et citoyens.
Trop fous pour décider de leur mort, trop fous pour décider de leur vie.
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Un texte de Nancy Melanson, responsable sociopolitique, AGIDD-SMQ